Entre une session d’enregistrement et une séance de « cardio », le responsable du Garage se confie (un peu) et revient sur l’extraordinaire épopée des Matador’s. Avant la sortie du Memorial Album consacré à Alain Bashung qu’il vient d’enregistrer avec son nouveau groupe Newton, Arcadius de Amaro livre une analyse très juste sur la création artistique, la jeunesse des quartiers et sa ville de toujours, Sens.

Dans l’agglomération sénonaise, qui s’intéresse un tant soit peu à la musique a forcément croisé un jour la route d’Arca. Tatouages, Ray-Ban et Perfecto, l’initiateur du festival MusicaSens fixe immédiatement le décor, et son look de « biker » ne passe pas inaperçu. Pourtant, si le responsable du studio d’enregistrement Le Garage puise ses références dans la musique British des seventies, ce serait un peu réducteur – et foncièrement injuste – de résumer  son parcours au seul cliché, un peu éculé, « Sex, drugs and rock’n’roll ». Bosseur acharné et boxeur accompli, le quinqua parle avec une sagesse surprenante. Entre bon sens et « punchlines », les mots claquent comme un « riff » de Strato. Et c’est un autre agitateur culturel de l’agglomération sénonaise qui annonce la couleur. « Arca, c’est un hyperactif, toujours en mouvement, explique Miguel Marquez, mais c’est avant tout un mec droit, qui marche à la confiance et devant qui tu ne triches pas ! » L’ancien chanteur des Matador’s, seul groupe de rock du département à avoir connu une carrière musicale digne de ce nom, sait se faire discret. Retour aux sources.

« Arcadius ? Mes potes trouvaient ça trop compliqué… »

Fils d’immigrés portugais, Arcadius de Amaro est un enfant de la Zup. « À cette époque, il n’y avait rien, pas même une bibliothèque. Les gamins de la Zup ne rentraient pas dans les boums des enfants des pavillons, se souvient-il. Je m’intéressais au sport, à la musique, mais mon rêve, c’était de faire les Beaux-arts pour dessiner. » Rapatrié politique et opposant au régime de Salazar, son père, trouvant le garçon trop introverti, l’inscrit au Ring Sénonais pour l’aguerrir un peu. « J’étais un boxeur honnête », dit-il humblement. Aujourd’hui responsable du club, il garde toujours un profond respect pour ce sport, dont il loue les valeurs d’humilité et de courage. Mais finalement, c’est avec la musique que le jeune homme s’accomplit artistiquement. Avec deux copains et son frère Fox, il monte un groupe et devient le chanteur des Matador’s. « Un seul d’entre nous savait jouer d’un instrument quand nous avons commencé, alors on s’est mis à bosser. Dans le quartier tout le monde voulait faire de la musique. Il y avait des types 100 fois plus doués que nous, mais ils préféraient glander et se chercher des excuses. Nous, nous allions répéter et pousser des portes. » La bande de potes multiplie les scènes autour de Sens, dans les squats à Paris, où ils partagent l’affiche avec la fine fleur du rock alternatif, des Garçons Bouchers aux Béruriers Noirs, et n’hésite pas non plus à « s’inviter » dans les festivals pour jouer leurs titres… En 1987, Téléphone se sépare. La France se cherche de nouvelles idoles. Les Matador’s ont à peine plus de 20 ans…

« Le dernier groupe de rock issu de la banlieue »

L’histoire prend alors une toute autre tournure. Repérés par un label, ils signent un premier titre, Canaille, produit par Jacky Chalard, qui s’écoule à 80.000 exemplaires, puis, un second, Dolorès. Les musiciens enchainent les tournées en France, en Belgique, en Espagne, au Portugal. Ils jouent en première partie des Stray Cats devant 35.000 personnes au Bol d’or. « Nous faisions une télé le matin, une interview l’après-midi, un concert dans un bar le soir et terminions dans une boite de nuit parisienne. » Le petit groupe de la Zup de Sens se fait alors une place dans le paysage musical français et côtoie les plus grands : Bashung, Halliday, les Ramones… « Franck Margerin parle de nous dans ses BD. Nous nous retrouvons avec tous les potes de Coluche. Tu imagines ce que ça signifiait pour nous… » En 1989, les Matador’s deviennent même la révélation rock de l’année. Un titre et une belle promesse… Mais deux ans plus tard, ils se séparent « comme un vieux couple qui ne se supporte plus ».

Après avoir refusé de faire une carrière en solo, Arca fait des voix pour les pubs chez Macadam Production, où il se retrouve avec d’autres chanteurs des années 80 « pour payer les factures », puis travaille dans un foyer pour les femmes battues. « J’assume mes choix », dit-il simplement. Mais la musique aura tout de même le dernier mot. En 1999, il propose à la municipalité de Sens de créer un studio d’enregistrement pour aider les groupes locaux à se produire. « 15 ans après nos débuts, il n’y avait toujours pas de structure dans notre ville pour ceux qui voulaient enregistrer. » Le projet séduit, si bien qu’aujourd’hui ce sont près d’une cinquantaine de groupes qui ont poussé la porte du Garage. De jeunes talents, mais aussi des artistes confirmés qui savent compter sur la discrétion du maître des lieux, comme Peter Kingsberry ou Carla Bruni. Est-ce que, demain, Sens verra éclore les nouveaux Matador’s ? « Il y a des groupes prometteurs comme Sutcliffe, analyse Arca. Et si je n’aime pas le rap, j’apprécie la démarche des rappeurs, qui me rappelle mes débuts. Mais bougez-vous ! Arrêtez de vous trouver des excuses ! » À moins que la prochaine révélation s’appelle Newton, avec un certain Arcadius de Amaro au chant…